ELECTIONS AMERICAINES : Biden vainqueur le trop long silence des Républicains

24 novembre 2020 à 16h32 - 387 vues

Par RadioTamTam avec Ouest France

Il aura fallu trois semaines après les élections du 3 novembre pour que le président sortant, Donald Trump, qui n’a toujours pas reconnu la victoire de son adversaire, Joe Biden, accepte d’ouvrir la période de transition pour la mise en place de la nouvelle administration. La décision des scrutateurs républicains dans le Michigan, hier, de valider la victoire du candidat démocrate dans leur État a mis fin au suspense. Dans un tweet alambiqué, Trump affirme avoir donné la consigne d’ouvrir formellement la transition. Jamais la démocratie américaine n’avait paru ainsi suspendue à un déni du résultat électoral, et les élus Républicains au Congrès n’en sortent pas grandis.

Sur les 53 sénateurs républicains du Congrès sortant, on compte sur les doigts d’une main les élus courageux qui ont osé durant ces trois semaines défier Trump pour rappeler que les règles démocratiques obligent de reconnaître la défaite lorsque le scrutin s’est déroulé de manière régulière. Comme l’affirmait dans nos colonnes Dominique Moïsi il y a quelques jours, " plus encore que le comportement du Président, attendu par les observateurs, c’est l’attitude du parti républicain qui est choquante. Comment les héritiers du parti d’Abraham Lincoln ont-ils pu tomber si bas ? ".

En l’attente de la validation officielle du résultat, le 8 décembre, par chacun des États fédérés, le camp Trump a adopté une stratégie de déni qui laissera des traces dans l’histoire des pratiques démocratiques (ou anti-démocratiques, en l’occurrence) américaines. Il affirme que les élections ont été truquées et qu’il a gagné ; ses avocats hurlent au complot et ont été dépêchés dans les États décisifs, où le résultat est serré, pour entamer des procédures de contestation (à dire vrai, selon un décompte de la presse américaine, sur 33 procédures engagées depuis le 4 novembre, 31 ont pour l’instant été abandonnées ou rejetées par les juges des États concernés) ; il laisse planer le doute sur un angle mort de la constitution, qui pourrait autoriser les États à désigner les Grands électeurs sans tenir compte du vote populaire (même si cela est hautement improbable, pour des raisons politiques et juridiques).

Un vide dans la Constitution américaine

Selon les historiens sollicités par le Washington Post, face à un président récalcitrant à reconnaître sa défaite, les Pères fondateurs n’ont prévu aucun dispositif spécifique. " Non ", affirme Sean Wilentz, " les rédacteurs n’envisagèrent pas qu’un président puisse refuser de partir (…) Il n’y a rien sur ce point dans la Constitution ". Comme s’il avait fallu attendre novembre 2020 et un certain Donald Trump pour que ce problème soit posé. " On navigue dans des eaux totalement inconnues ", reconnaît un autre historien dans ce même article.

Il y a pourtant eu débat durant la Constituante en 1787. Le rédacteur du préambule de la Constitution, le gouverneur Morris, avertit alors que si le président était limité à un seul mandat, il pourrait être réticent à partir et ayant " l’épée en main, une guerre civile pourrait s’ensuivre ", ouvrant la voie à une prise de pouvoir pas un despote. Mais ces réflexions ne se traduisirent pas en une loi, un texte, un dispositif pour empêcher le sortant de s’accrocher.

République bananière...

La semaine dernière, plusieurs voix républicaines ont pourtant brisé le silence sur le comportement de " leur "

 président, et chaque jour la liste s’allonge. Le plus cohérent, l’ancien candidat à la présidentielle de 2012 contre Barack Obama, Mitt Romney, sénateur de l’Utah, a eu des mots très durs sur Twitter, jeudi soir. " Ayant échoué à débusquer le moindre cas de fraude avérée ou de complot devant toutes les cours sollicitées, le président a maintenant décidé d’exercer la pression sur les États et les responsables locaux pour subvertir la volonté du peuple et renverser le résultat des élections. Difficile d’imaginer une pire, une si anti-démocratique action entreprise par un président américain en fonction ! "

Vendredi, un autre sénateur républicain, Lamar Alexander, a pris une position similaire en invitant l’administration Trump à enclencher enfin la transition, pour permettre à l’équipe Biden de se préparer de manière adéquate à prendre les rênes du pays le 20 janvier prochain. Ben Sasse, sénateur républicain du Nebraska, a eu aussi des mots très clairs, affirmant que l’Amérique était une " nation de lois, pas de tweets ". Les chefs républicains de la législature du Michigan, convoqués vendredi à la Maison blanche par Donald Trump, sont ressortis de leur réunion avec le président sortant en affirmant qu'ils n'avaient reçu aucune information de nature à changer le résultat de l'élection présidentielle du 3 novembre dans leur État.

John Bolton, faucon s’il en est, que nous avions interviewé juste avant l’élection, résumait assez bien ce dimanche la situation, en affirmant : " Le Parti Républicain ne va pas se sauver en se cachant dans un trou d’araignée. Nous devons tous sortir du silence et dire que l’élection est perdue ". Dimanche, le gouverneur Hogan, du Maryland, a évoqué le risque de transformer les États-Unis en une véritable " république bananière ". Peu à peu, les langues commencent à se délier. En Arizona, en Pennsylvanie, les élus républicains ont confirmé le résultat des élections et refusé de suivre le président Trump dans sa stratégie de renversement forcé du résultat.

Le " silence " de la majorité du parti

Les divisions au sein du Grand Old Party se font donc jour, d’heure en heure, mais jusqu’ici une très large majorité des élus a refusé de s’exposer personnellement en critiquant l’attitude dangereuse de Donald Trump. Les journalistes du Washington Post ont contacté les staffs des 53 sénateurs républicains qui siègent à Capitol Hill, seuls une dizaine d’entre eux ont accepté de répondre. Prudence ? Lâcheté ? Avec 73 millions de voix lors de l’élection du 3 novembre, Donald Trump a montré qu’il restait non seulement populaire sur sa base électorale, mais qu’il pouvait aussi l’étendre. Y compris au sein des minorités du pays, et pas seulement dans le segment qui lui a valu son succès en 2016.

" C’est très largement un rapport de force que Donald Trump a créé avec les élus républicains ", explique François Vergniolle de Chantal, professeur à l’Université de Paris, dans un entretien au Monde" Ceux-ci craignent son influence auprès des électeurs, notamment au moment des primaires, ces élections locales qui servent à désigner les candidats. C’est une des évolutions les plus intéressantes de la vie politique américaine, la façon dont ces primaires sont devenues le lieu de la compétition électorale, dans un contexte où les circonscriptions − voire certains États − sont homogènes dans leur affiliation partisane ".
Depuis l’affirmation du mouvement du Tea Party, en 2009-2010, l’âme du parti républicain a progressivement évolué vers une plus grande radicalité. Et le scrutin de 2020 n’annonce aucun renversement de tendance, au contraire. " Le trumpisme est là pour rester durablement ", affirme François Vergniolle de Chantal. Beaucoup dépendra en fait des deux élections sénatoriales, en Géorgie, du 5 janvier prochain. Ces deux scrutins vont déterminer la couleur de la majorité au Sénat, offrant un grand chelem à Joe Biden en cas de double victoire, offrant aux Républicains l’occasion de bloquer, d’entrée, sa présidence.

Trump candidat en 2024 ?

En attendant, Donald Trump entend bien garder son emprise sur le parti, et voir confirmée à sa présidence Ronna McDaniel, lors d’un vote en janvier. Et là, les divisions seront visibles. " Alors que de nombreux Républicains hésitent à critiquer ouvertement leur président dans son refus de reconnaître qu’il a perdu les élections, le débat va se cristalliser sur la question plus large de l’identité du parti et s’il doit ou non rester un instrument pour les ambitions de M. Trump de se représenter dans quatre ans ", expliquent Jonathan Martin et Maggie Haberman, dans le New York Times.

Pour chaque élu républicain se pose également la question de sa propre réélection, aux midterm de 2022 ou en 2024. Le ton vengeur de Donald Trump employé contre deux gouverneurs républicains ces derniers jours, Brian Kemp en Géorgie et Mike DeWine en Ohio, qui avaient refusé de " voler " l’élection et de le suivre dans son déni de démocratie, entretien un climat très lourd au sein du parti. Trump est prêt à lâcher à leurs trousses le clan des affidés du trumpisme. On a rarement vu dans l’histoire américaine autant d’atteintes aux bonnes pratiques démocratiques émaner d’un seul homme. Comme l’affirme Perry Bacon Jr sur le site www.fivethirtyeight.com" l’attitude des dirigeants du parti républicain viole également nos valeurs fondamentales et la combinaison des comportements de Trump et de son parti soulève une question grave : la démocratie américaine est-elle menacée ? "

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