Lilian Thuram : « déclare que la pensée blanche a façonné l’imaginaire collectif dans une interview »

05 mars 2021 à 17h08 - 868 vues

Par RadioTamTam

 

Dans cette interview ou l’ex-footballeur se consacre à la lutte contre le racisme. Lilian Thuram déclare qu'il déconstruit les discours qui ont hier justifié l’injustifiable : l’esclavage puis le colonialisme. Entretien tiré de notre hors-série Histoire « L’esclavage au cœur de notre mémoire ».

Il est le champion du monde et d’Europe, et aussi le recordman du nombre de sélections en équipe de France masculine (142), il  est une gloire du football français.

Il s'adonne à un autre sport : le combat contre la racisme, depuis qu'il a raccroché les crampons, grâce à la fondation qu’il a créée à son nom.  Il parcourt les clubs sportifs et les écoles, débats avec les jeunes et les adultes tout en flegme et en sourire.

Lilian Thuram, déconstruit les discours qui divisent et prêche la réconciliation partout où on l'invite. Il remporte un nouveau round avec  son livre la Pensée blanche (Philippe Rey) contre les stéréotypes, à partir d’une analyse historique qui renvoie l’invention du racisme à l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. Il nous a reçus.

« On ne naît pas noir ni blanc, on le devient », affirmez-vous. Est-ce que  la couleur des personnes ne dépend-elle pas de la pigmentation de leur peau ?

La désignation par la couleur de la peau pour la première fois m’a vraiment interpellé, c’est le jour où mon second fils, Khephren,  a répondu à ma question pour savoir s’il était le seul petit garçon noir de sa classe : « Mais papa, je ne suis pas noir, je suis marron ! » D’abord inquiet qu’il ne s’assume pas tel qu’il est, je lui ai demandé la couleur des autres écoliers. « Roses », m’a-t-il répondu du tac au tac.

Ces remarques, enfantines mais pertinentes, m’ont permis de comprendre que c’est nous-mêmes qui perpétuons les catégories de Noirs, de Blancs et d’autres. Car les enfants, eux, perçoivent que personne n’est blanc comme de la farine ou du papier, de même qu’il n’existe pas de peau noire.

D’ailleurs, le spectre des nuances de bruns chez les personnes dites noires est énorme. Ne classe-t-on pas dans cette catégorie Barack Obama aussi bien qu’un Antillais comme moi ? Et pourtant, il est métissé. Comment expliquer que les enfants des couples blanc/noir sont vus comme noirs ?

On peut étendre la question aux mariages entre métis, dont les enfants ne sont jamais déclarés Blancs.

J’y vois la preuve qu’être blanc est avant tout une idéologie, une construction sans vrai rapport avec la véritable couleur de la peau, comme me l’a rappelé la réflexion de mon fils. Cette idéologie est née de ce que l’on a divisé les êtres humains en prétendues races. Et que l’on a hiérarchisé celles-ci, en mettant le Blanc en haut de la pyramide.

Aujourd’hui, on ne parle plus des Rouges ni des Jaunes – même si au moment de l’arrivée de la pandémie de Covid-19, certains ont parlé de « péril jaune »… Nous utilisons des identités liées à la prétendue couleur de peau, mais combien connaissent leur construction historique ?

S’il y a effectivement une pensée blanche communément admise par les Blancs, existe-t-il une pensée noire ?

Pas du tout. La pensée blanche est partagée par tout le monde, quelle que soit la pigmentation de sa peau. La pensée blanche n’est pas celle des personnes dites blanches. C’est la pensée selon laquelle être blanc est la norme, qu’être blanc c’est mieux.

Mon propos, à travers le livre mais aussi dans toutes les interventions que je mène grâce à ma Fondation, notamment dans le milieu scolaire, mais aussi auprès des publics de tous âges que je rencontre de par le monde, est donc de rappeler que la hiérarchisation des personnes selon leur prétendue couleur de peau procède d’une histoire et que cette histoire a produit une « pensée-monde ». Nous pouvons en déduire que  le racisme n’est pas naturel, c'est une idéologie.

Qu’entendez-vous par « pensée-monde » ?

Une pensée qui s’est imposée partout comme la norme. Car, encore une fois, il n’y a pas que les personnes dites blanches qui ont intégré l’idée de supériorité de la blancheur.

En tant qu’Antillais, je vois bien comment cette pensée continue de planer dans toutes les îles des Caraïbes. J’ai d’ailleurs fait remarquer à ma maman que chez elle, en Guadeloupe, quand elle recevait les Blancs, c’était toujours au salon, tandis qu’elle recevait les Noirs sur la terrasse.

Mais rendez-vous compte, lorsqu’elle était jeune fille, la société lui avait fait comprendre qu’il serait préférable pour elle de se marier avec un homme à la peau plus claire que la sienne afin d’avoir des enfants « chapés », ce qui signifie, aux Antilles, « échappés du noir ».

Deux siècles après l’abolition de l’esclavage, la peau noire faisait figure de malédiction aux yeux des Antillais ?

Soyons honnêtes, la couleur de la peau détermine malheureusement encore vos chances de réussite dans la société, que ce soit aux Antilles ou ailleurs. Une étude réalisée dans les années 1940 par deux chercheurs américains auprès d’un échantillon d’enfants à parité noirs et blancs avait montré que lorsqu’on leur proposait une poupée noire et une poupée blanche, la plupart – y compris les enfants noirs – choisissaient la poupée blanche et rejetaient la noire, au prétexte qu’elle n’était pas belle, voire méchante !

Réalisé récemment aux États-Unis et au Canada, le test a conduit malheureusement aux mêmes résultats. En Afrique, en Asie, partout dans le monde, on a construit et diffusé que le Blanc est la norme qu’il faut atteindre. C’est ainsi que l’on continue à voir des gens se blanchir la peau. La pensée blanche a donc façonné l’imaginaire collectif. On observe le même mécanisme avec la domination masculine. Après des siècles de patriarcat, il n’y a rien d’étonnant à ce que des femmes l’aient, elles aussi, intégré de façon inconsciente comme étant la norme.

La pensée blanche est-elle aussi vieille que l’humanité ?

Pas du tout. C’est même très récent le fait que l’on perçoive les gens à travers ce qui a été établi comme des critères de races.  Cette idéologie remonte au XVIIe siècle. Dans l’Antiquité, les Blancs, les Noirs, les Jaunes… n’existaient pas. Les sociétés anciennes étaient aussi composées d’esclaves, mais ce statut n’allait pas de pair avec une couleur de peau.

La hiérarchie selon la couleur de peau est donc née bien après l’esclavage, qui, lui, remonte aussi loin que la mémoire historique. Quant au mot esclave, c’est un dérivé de « slave », or les Slaves ne sont pas noirs et ils n’ont bien sûr rien à voir avec l’Afrique. Les identités forgées autour de la couleur de la peau ne sont donc pas apparues spontanément ni par hasard. C'est une idéologie de la volonté politique.

Alors sur quoi repose la construction des identités ?

Elles procèdent d’une idéologie, créée de toutes pièces. La meilleure façon d’en sortir est de la comprendre. Et pour cela, la première étape consiste à se tourner vers l’Histoire. On y apprend comment ces schémas ont été construits et mis en place. Ainsi, qui lit le Code noir de 1685 comprend aussitôt comment à travers ce texte (supervisé par Colbert puis par son fils à la demande de Louis XIV), qui codifie les relations des maîtres et des esclaves, on en est arrivé à faire du mot Noir le synonyme d’esclave.

Par le Code noir, on diffuse l’idée qu’il est normal, logique que vous soyez esclave si vous avez la peau noire et qu’au contraire vous apparteniez à la classe dominante du moment que vous êtes blanc. C’est très important de comprendre que cette idéologie a construit des appartenances, des cloisonnements entre les êtres humains.

Car tant que l’esclavage n’était qu’un statut social, il était possible d’en sortir. Il suffisait d’être affranchi. Alors qu’à partir du moment où l’on a codifié l’infériorité des personnes dont la peau est dite noire, donc la supériorité des personnes dites blanches, il devient impossible d’en sortir, car vous êtes à tout jamais estampillé faisant partie d’un groupe.

Comment expliquer que perdure cette hiérarchisation par la couleur après l’abolition de l’esclavage en 1848 ?

Parce que c’était le meilleur moyen d’asseoir la colonisation. Pour cela, il faut connaître le Code de l’indigénat (régime pénal administratif spécial réservé aux sujets indigènes des territoires coloniaux de la France aux XIXe et XXe siècles, Ndlr).

Mais, avant d’aller plus loin, j’aimerais préciser un point : la traite négrière et la colonisation ne sont pas des confrontations entre des personnes de couleurs différentes. Ce sont avant tout des systèmes économiques, et ces systèmes construisent des discours pour normaliser la cupidité et la violence. Nous pouvons se poser la question, n’est-ce pas encore le cas aujourd’hui ?

Continuer à parler de « traite négrière » n’est-il pas un des signes de la prégnance de la pensée blanche ?

Parfaitement. Mais depuis des siècles, c’est cette pensée blanche qui nomme les êtres et les choses. Pensez au terme « Amérindiens ». D’une part, ceux qu’il désigne ne sont pas des Indiens, même si en accostant la première fois Christophe Colomb a cru par erreur débarquer aux Indes.

Ensuite, ce sont les Européens qui ont baptisé ce continent Amérique, en l’honneur du navigateur Amerigo Vespucci. Et voilà comment par le truchement de la pensée blanche, des peuples qui avaient chacun leur identité, leur histoire et leur nom propre ont été réduits à devenir pêle-mêle des Amérindiens. Et, par ce nom que nous utilisons encore, c’est le point de vue des conquistadors que l’on véhicule.

Ceux que l’on continue à nommer les « découvreurs » de l’Amérique...

Dans les écoles que je visite, je demande aux enfants qui étaient Christophe Colomb. En chœur, ils répondent : « Celui qui a découvert l’Amérique ! » Je sors alors de la classe, puis entre à nouveau en disant : « J’ai découvert la classe ! » Chaque fois, les enfants s’exclament que ce n’est pas possible puisqu’ils étaient déjà présents dans la classe.

Cela me permet de déconstruire le discours sur la découverte de l’Amérique, qui signifie que ce continent n’aurait existé qu’à partir du moment où les Européens y ont débarqué. Ce qui revient à oublier les populations autochtones et leurs histoires, fortes de différentes civilisations, que la pensée blanche nomme « précolombiennes »…

Cette manière de cadrer le cours de l’Histoire a gommé le fait que ces peuples ont été violentés, esclavagisés au profit de l’enrichissement des Européens. Comme souvent, l’Histoire a été racontée par une minorité pour asseoir un système économique qui lui était profitable. Et ce discours s’est d’autant mieux imposé qu’à l’époque les moyens d’information et de culture étaient limités. Il y a cependant toujours eu des personnes de bonne volonté pour dénoncer les violences commises, il ne faut pas les oublier.

À qui pensez-vous ?

À Bartolomé de Las Casas et à tous ceux qui se sont élevés, au nom de la religion ou de la morale, contre les violences faites aux Amérindiens. Dès 1537, le pape Paul III, dans sa bulle Sublimis Deus, avait admis les Indiens comme des membres de l’espèce humaine, ce qui devait empêcher leur mise en esclavage. Mais pas le vol de leurs terres.

En 1551, le dominicain Las Casas relance donc le débat lors de la Controverse de Valladolid, qui conclut que les Amérindiens, parce qu’ils ont une âme et sont donc susceptibles de devenir chrétiens, méritent d’être épargnés. Ce qui n’empêchera que 90 % d’entre eux seront exterminés par des royaumes catholiques en l’espace d’une centaine d’années. Mais, ensuite, qui allait cultiver les terres ?

C’est ainsi que se met en place la traite négrière, avec l’idée d’aller s’approvisionner sur les marchés aux esclaves d’Afrique pour fournir la main-d’œuvre nécessaire aux plantations des colons. Et pour justifier ce système contraire à la morale, violent et inégalitaire, il a fallu construire un discours niant l’humanité de ces femmes et de ces hommes.

Mais si l’humanité des peuples d’Amérique a fini par être reconnue, pourquoi ce mépris pour les Africains ?

Aujourd’hui encore, les peuples autochtones d’Amérique ne sont pas pleinement respectés. On a expliqué que les Européens étaient des êtres supérieurs. Quant aux Africains, on pouvait bien les priver de leur liberté, les arracher à leur famille, à leur culture et leurs racines. Il n’y avait pas de mal à les entasser sur des bateaux pour les déporter de l’autre côté de l’océan Atlantique, ni à les contraindre à travailler comme des bêtes.

Et pour marquer la différence, on a créé « scientifiquement » la distinction entre les Blancs et les Noirs, et on a même attribué des caractères vils à ceux sur qui reposait le profit des Blancs. Ainsi lit-on dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1772, Ndlr) : « Caractères des Nègres en général. Il écrit un tableau sombre si par hasard on rencontre des  honnêtes gens parmi les Nègres de la Guinée (le plus grand nombre est toujours vicieux), ils sont pour la plupart enclins au libertinage, à la vengeance, au viol et au mensonge. »

Les penseurs des Lumières, notamment en France, se sont tout de même élevés contre l’esclavage.

Certes. Je cite dans le livre l’abbé Raynal, qui traite les Européens de barbares et retourne leurs arguments. Il écrit avec Diderot dans Histoire des deux Indes (1770) : « Les Nègres sont bornés, parce que l’esclavage brise tous les ressorts de l’âme. Pas assez avec vous, car ils sont méchants.  Les nègres sont fourbes, parce qu’on ne doit pas la vérité à ses tyrans. Les nègres reconnaissent la supériorité de notre esprit, parce que nous avons perpétué leur ignorance ; la justice de notre empire, parce que nous avons abusé de leur faiblesse. C'est dans l’impossibilité de maintenir notre supériorité par la force, cette criminelle politique s’est rejetée sur la ruse. Cette idéologie criminelle est presque parvenue à leur persuader qu’ils étaient une espèce singulière, née pour l’abjection et la dépendance, pour le travail et le châtiment. Vous n’avez rien négligé, pour dégrader ces malheureux, et vous leur reprochez ensuite d’être vils. »

Aussi accusatoire que soit ce texte, il en dit long sur la fixation, pour des siècles, des stéréotypes attribués aux esclaves, devenus synonymes de Noirs. Après 1848 et l’abolition, le message consiste à dire : pour s’assimiler, les Noirs doivent devenir comme nous, les Blancs, car nous sommes la norme. Cette hiérarchie des races et la prétendue nécessité pour les Blancs de tirer les autres à leur hauteur permettront de justifier le colonialisme, au nom du bien de l’humanité.

Vous pointez la fameuse mission coloniale « civilisatrice » de la République…

Jules Ferry défendra l’idée que les races supérieures doivent aider celles inférieures à grandir, à sortir de leurs ténèbres, ce qui les rendra heureuses. Dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, de Pierre Larousse, on lit au mot « Nègre » : « Leur infériorité intellectuelle, loin de nous conférer le droit d’abuser de leur faiblesse, nous impose le devoir de les aider et de les protéger.»

Si j’ai voulu examiner l’histoire de la légitimation de la traite négrière et de la colonisation, c’est pour mieux réfléchir au présent, car c’est ce qui se passe aujourd’hui qui m’intéresse. Et quand je vois comment on a réussi à convoquer la science en inventant des races sur des critères prétendument biologiques, comment on a forgé un imaginaire racialisé à travers la religion, en transformant la malédiction de Cham, le fils de Noé, en malédiction des Noirs, mais aussi par la littérature, de Robinson Crusoé au Tour de France par deux enfants (manuel d’apprentissage de la lecture dans les écoles jusque dans les années 1950, Ndlr), tout cela nous invite à rester vigilants.

À travers une exposition que vous avez pilotée en 2011 au musée du quai Branly, vous avez même rappelé l’existence de zoos humains.

À travers cette exposition, que nous avions intitulée Exhibitions, l’invention du sauvage, nous avons voulu montrer jusqu’où on était allé pour dévaloriser les personnes « non blanches », exhibées dans des cages aux yeux des visiteurs blancs.

On s’est en fait donné beaucoup de mal pour justifier la cruauté d’un système qui ne reposait que sur la cupidité, profitable à une minorité. Et c’est pour garantir ce système révoltant, que la majorité des humains auraient naturellement dû contester, qu’il a fallu endormir les consciences.

Sans compter que la plupart des contemporains, même en Europe, n’étaient pas au courant des crimes commis sur les bateaux de traite ou dans les plantations. Tandis qu’aujourd’hui nous sommes informés de ce qui se passe sur les bateaux de migrants en Méditerranée. Interrogeons-nous sur le discours qui permet que nous l’acceptions, tout comme nous acceptons que, dans notre pays riche, une partie de nos congénères dorment dehors.

Pourrons-nous un jour sortir de ces modèles racistes, d’autant plus tenaces qu’ils ont été installés par la culture ?

Je suis persuadé que ceux qui ont inventé ce discours de prédation savaient parfaitement qu’il ne reposait sur rien. Tout comme les hommes ont toujours su que les femmes ne leur étaient en rien inférieures. La construction de l’infériorité d’un groupe permet de mieux le dominer, mais aussi d’endormir les esprits qui auraient pu s’en alarmer.

Mais quand cette idée fausse a été véhiculée pendant des siècles, elle finit par imprégner les esprits. Or, jusque dans les années 1950, on apprenait dans les écoles que la race blanche était supérieure. Ces manuels scolaires ont été diffusés jusqu’en 1977, moi je suis né en 1972.

Ces modèles ont donc perduré jusqu’à très récemment.

C’est pourquoi je ne culpabilise jamais les individus, car tout le monde n’a pas encore eu le temps de prendre conscience de cette fabrication du racisme dans laquelle nous avons tous été et sommes éduqués. Souvenons-nous que l’apartheid a perduré jusqu’en 1991 en Afrique du Sud. Et avant de le condamner, pendant longtemps, la France a cautionné ce système. Qu’il s’agisse du racisme comme du sexisme, la profondeur historique est telle qu’il faut du temps pour que les mentalités changent. D’autant que, tous les jours, ils se reconstruisent.

Au lieu de se déconstruire, vous pensez que les préjugés continuent de se reconstruire ?

Ils se déconstruisent. Mais tous les jours, par nos manières de dire et de faire, nous reproduisons tous, sans toujours le savoir ni le vouloir, des schémas qui maintiennent ces systèmes. Et quand vous le dénoncez, on vous répond que tout comme le sexisme n’existe plus, le racisme n’existe plus, idem pour l’homophobie. Mais en fait, si. Décréter le contraire ne suffit pas.

C’est bien de vouloir retirer le mot race de la Constitution, c’est bien d’avoir déclaré que l’esclavage est un crime contre l’humanité (en 2001, grâce à la loi Taubira, Ndlr), mais ce n’est pas suffisant. Encore faut-il en parler, inlassablement, entre nous, en discuter sereinement afin de grandir en humanité.

Peut-on vraiment en débattre sereinement, quand on voit l’onde de choc suscitée par le meurtre de George Floyd aux États-Unis ?

Je le pense, puisque je l’expérimente régulièrement. Mais, pour cela, la première étape consiste à comprendre que nous avons tous été éduqués dans cet imaginaire. Pour s’en rendre compte, il faut accepter de sortir de sa zone de confort, ce qui n’est jamais simple.

Pour amorcer le mouvement, il suffit d’une minorité agissante. L’histoire des mentalités prouve que, le plus souvent, la majorité finit par suivre. Certains vont se radicaliser parce qu’ils veulent garder leurs avantages. Ceux qui ne veulent pas sortir du schéma raciste nous reprochent toujours de les faire culpabiliser.

Personnellement, je sais très bien que culpabiliser est contre-productif, et ce n’est pas mon but. Il faut savoir que le racisme a une profondeur historique. Il ne s’agit pas de culpabiliser, mais d’enrichir nos connaissances pour changer nos imaginaires, pour que l’on se soigne.

Vous n’appelez donc pas à la repentance ?

Mon propos est de rendre visibles les injustices. Que l’on vous rabaisse parce que vous êtes une femme, que l’on vous stigmatise encore aujourd’hui parce que vous avez une autre sexualité, que ce soit plus compliqué d’avoir accès à toutes les opportunités parce que vous êtes « non-blancs », tout cela n’est pas juste. Il est temps que nous construisions une société plus égalitaire.

Il ne sert à rien de culpabiliser, mais il faut convoquer toutes les catégories, même la blanche, pour mieux analyser et déconstruire les injustices. Or chaque fois que l’on essaie, certains refusent. Pourquoi ? Et quand je parle de catégories, je ne vise pas les individus. La neutralité ne doit pas exister lorsqu’il s’agit de luttes pour l’égalité.

Vous voulez convoquer la catégorie blanche et en même temps vous refusez qu’on enferme les individus dans des catégories. Pourriez-vous préciser ?

Tout à fait. Pour comprendre, revenons au sexisme. En tant qu’homme hétérosexuel, je ne me sens pas agressé par ceux qui dénoncent le sexisme et l’homophobie qui s’exercent depuis des siècles. La dénonciation de la domination masculine et hétérosexuelle ne m’agresse pas en tant qu’individu. Mais accepter ce discours, faire l’effort de me décentrer pour écouter ceux qui le prononcent, essayer de me mettre à leur place, de me remettre en question me permet de prendre conscience de ma vision biaisée, de questionner mon vocabulaire, de changer certaines de mes habitudes et finalement d’évoluer.

Or, ce qui m’étonne, c’est que certains refusent de faire cette démarche, tout comme je ne comprends pas ce que j’appelle le déni blanc sur la question du racisme. Il ne s’agit pas d’accuser les individus, mais de questionner une catégorie. Ayons le courage d’analyser cette construction. Je cite souvent l’exemple d’un ami, un frère avec qui j’ai grandi, à qui je demandais un jour de me dire ma couleur. « Noir », me répond-il. Et quand je lui ai demandé la sienne, il m’a répondu : « Je suis normal. » Voilà ce qu’est la pensée blanche !

Et pourtant, mon ami n’est pas raciste. Simplement, il était enfermé dans un schéma de pensée : être blanc, historiquement, c’est se percevoir comme étant la norme, le référent. Il faut donc que nous prenions tous conscience que nous avons tous été formatés par un système qui, en différenciant les individus, a divisé l’humanité afin de briser les solidarités.

Ne seriez-vous pas rousseauiste, adepte de l’idée que l’homme est bon par nature, mais que c’est la société qui le déprave ?

Les enfants ne sont ni bons ni mauvais par nature, nous sommes des êtres de conditionnement, d’habitudes. Depuis des siècles, le système économique casse les solidarités, normalise les violences. N’est-il pas venu le temps du changement ? Le racisme est un leurre, il l’a toujours été. L’humanité est perdante même quand on croit être du côté des gagnants. Car plus la société est solidaire et plus cela bénéficie à tous.  Heureusement que je constate que les mentalités évoluent avec le temps.

De moins en moins de personnes s’affirment sexistes, racistes ou homophobes, et de plus en plus le dénoncent. De par le monde, on observe la fin du racisme d’État. En revanche, je déplore qu’il y ait des policiers racistes. Et quand bien même on me rétorque que cela ne représente qu’un faible pourcentage des effectifs, il est toujours de trop. Car même si l’évolution des mentalités va dans le bon sens, et je le constate depuis que j’ai créé ma Fondation, il ne faut pas se mentir, le racisme violente encore.

En mai 2020, des manifestants ont attaqué des statues de Colbert et de Schœlcher.

Que vous inspire ce genre d'actions ?

Chaque génération doit inventer ses modes d’expression. Ceux-ci sont spectaculaires et donc nous obligent à réfléchir à une question essentielle : qui raconte l’Histoire ? Qui a fait de Victor Schœlcher le héros de l’abolition de l’esclavage en lui donnant le droit d’avoir ses statues dans l’espace public aux Antilles, alors qu’il a accepté l’indemnisation des maîtres et qu’il a obligé les affranchis à travailler dans les plantations des anciens esclavagistes ?

Raconter que ce sont les États qui ont donné la liberté, c’est taire qu’ils n’ont pas eu d’autres choix face aux révoltes des esclaves. Ce sont par leurs combats que les esclaves se sont libérés. Les jeunes Antillais ont permis de déconstruire le discours qui faisait de Schœlcher leur bienfaiteur. Ils ont manifesté qu’ils ne supportent plus ce que leurs aînés ont supporté. Les mentalités évoluent. Et je suis optimiste.

Je suis sûr qu’un jour on apprendra dans les écoles qu’il fut un temps où les gens se pensaient blancs, jaunes et d’autres noirs à des enfants qui auront du mal à le comprendre. Je suis sûr que la majorité de l’humanité souhaite sortir de ces prisons identitaires.

Vous prônez donc l’universalisme ?

À condition d’entendre ce terme au sens de pluralisme. Car en se prenant pour la norme, la pensée blanche s’est aussi présentée comme un universalisme. Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’arriver à créer la communauté France et que chacun s’y sente légitime, quelle que soient son genre, sa couleur de peau, sa sexualité ou sa religion. Simplement en tant qu’humain.

À lire : La Pensée blanche, de Lilian Thuram, Philippe Rey.

Source : Lavie.fr

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